LE 18 AVRIL 2008
Carla Del Ponte et les rumeurs de trafic d'organes au Kosovo
Florence Hartmann, ancienne porte-parole de la procureure du TPIY, s'étonne des risques qu'elle a pris en reparlant d'une enquête qui n'avait pas pu aboutir faute de la moindre preuve.
Florence Hartmann
Mercredi 16 avril 2008
Dans un livre paru début avril en Italie (et pour le moment seulement en italien), l'ancienne procureure du Tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie (TPIY), Carla Del Ponte, révèle avoir enquêté en 2003 sur des allégations de trafic d'organes prélevés sur des prisonniers aux mains de l'armée de libération (des Albanais) du Kosovo (UÇK). Alertés par une dépêche de l'AFP, les médias français s'emparent lundi 14 avril de l'affaire. Informée quelques jours plus tôt, la presse anglo-saxonne était restée prudente. En France, on assiste en quelques heures à une surenchère médiatique, encouragée par les détails livrés par la magistrate. Les noms des responsables présumés sont offerts en pâture à un auditoire, légitimement, sous le choc.
Les rumeurs de trafic d'organes accompagnent souvent les conflits. On les voit parfois surgir même en temps de paix, comme en Amérique latine où celles concernant des vols d'yeux d'enfants ont été démontrées comme fausses, ou encore en Chine où le prélèvement d'organes dans les prisons est présenté comme une réalité par certaines ONG. Quoi qu'il en soit, le maintien de la chaîne du froid et les conditions d'asepsie rendent extrêmement difficile la mise en œuvre réelle de telles pratiques. Ces rumeurs sont donc rarement avérées malgré la surenchère dans l'échelle de la barbarie dans les guerres actuelles.
Les Balkans nous avaient déjà livré leurs lots d'horreurs: des atrocités défiant souvent l'imagination, et pourtant le plus souvent confirmées. Alors pourquoi douter cette fois-ci? Pourquoi ne pas envisager le pire, qui plus est lorsqu'il est révélé par une femme qui s'est battue pendant huit ans au sein du TPIY pour faire émerger la vérité? Pourtant elle l'admet elle-même dans ses Mémoires: faute de preuves, l'enquête est restée au point mort.
Je travaillais aux côtés de Carla Del Ponte lorsque des éléments concordants lui ont été communiqués par des magistrats internationaux en poste au Kosovo, eux-mêmes alertés par des journalistes occidentaux fiables. Elle a usé de ses pouvoirs pour entreprendre des vérifications. Des enquêteurs, comme elle le raconte dans ses Mémoires, sont allés en Albanie dans la maison où quelque 300 prisonniers, hommes et femmes, dont des Serbes enlevés à l'été 1999 au Kosovo mais aussi des prostitués d'Europe orientale, auraient été dépouillés de leurs organes afin d'alimenter via l'aéroport de Tirana un réseau international basé en Turquie.
Carla Del Ponte reconnaît au fil des pages que cette mission n'a pas permis de confirmer les allégations dont elle disposait. Elle concède également que ses enquêteurs n'ont jamais eu accès aux sources des journalistes. Ces derniers avaient en effet refusé de révéler l'identité de leurs sources faute d'éléments probants appuyant leurs déclarations. Elle admet qu'elle n'avait pas le début d'une preuve pour poursuivre l'enquête. Mais pour convaincre, malgré tout, ses lecteurs de la crédibilité des témoignages, elle livre auparavant leur récit ainsi qu'une description minutieuse de la visite de ses enquêteurs dans le nord de l'Albanie. La maison jaune n'est certes plus jaune, mais des gazes et des seringues y sont retrouvées ainsi que des traces de sang. Bien qu'une simple analyse biologique permette de trancher, elle affirme étonnamment qu'il n'a pas été possible de déterminer s'il s'agissait de sang humain ou animal. En revanche, elle nous communique les dimensions précises d'une zone immaculée repérée sur le sol tout en laissant le lecteur imaginer de lui-même à quoi elle pourrait correspondre (une table, un lit à une place?).
S'il est du devoir d'un procureur de n'écarter aucune piste, est-il judicieux de révéler celles qui furent abandonnées du fait de l'absence de toute forme de preuve? La piste d'un trafic d'organes dirigé par les hauts responsables de l'armée indépendantiste kosovare ne s'est pas heurtée à des résistances, que de telles révélations, même tardives, viendraient salutairement dénoncer, elle a tout simplement fait chou blanc. En parler aujourd'hui alors que depuis près de cinq ans aucun nouvel élément pouvant accréditer cette thèse n'est apparu est irresponsable. Désigner implicitement les commanditaires d'un crime non avéré sous prétexte que certains leaders albanais du Kosovo ont été suspectés d'autres crimes est indigne. Hélas, une partie des médias, encouragée par la dépêche de l'AFP et l'autorité de l'ancienne procureure, est tombée dans le piège. Pourtant, même la presse et les dirigeants serbes qui se sont emparés, dès la fin mars, des révélations de Carla Del Ponte pour mieux dénoncer l'indépendance du Kosovo (proclamée le 17 février) ont émis des doutes en rappelant notamment la nécessité d'opérer dans un environnement parfaitement stérile, à proximité d'un aéroport plutôt que dans les montagnes du nord de l'Albanie.
Qu'importe: la gravité de la chose dénoncée et l'émotion que de telles révélations n'ont pas manqué de susciter ont facilité l'emballement médiatique. La dépêche de l'AFP reprise sur la Toile et la plupart des radios ouvrait la voie à toutes les dérives. Car elle présentait comme des faits avérés ce qui, en réalité, a été impossible à prouver. Là où dans son ouvrage la magistrate concédait quelques rares et discrets «selon les sources», l'agence de presse préférait des «selon Carla Del Ponte» transformant l'hypothétique en réalité.
En décidant dans son livre de Mémoires de mélanger les genres et de juxtaposer des crimes jugés, donc irréfutablement établis, et ces thèses non vérifiées émanant de témoins dont elle ignore tout, jusqu'à l'identité, Carla Del Ponte encourage la confusion entre la rumeur et les faits, et risque ainsi de prêter le flanc aux révisionnistes de tout poil. Son travail au sein du TPIY consistait justement à rechercher la vérité malgré les obstacles, et ainsi à combattre le déni et la manipulation. Aujourd'hui elle nous replonge dans les heures les plus sombres de la propagande.
*Florence Hartmann est aussi l'auteure de «Paix et châtiment» chez Flammarion 2007.
Ci-dessous une note rédigée par une de mes connaissances, David Desgouilles (un gaulliste), et publiée sur son blog le 14 avril 2008 :
Le scandale de l'autre Carla posté le vendredi 18 avril 2008 18:47

La diplomate suissesse Carla Del Ponte, ex-procureur du Tribunal Pénal International, vient de jeter un très lourd pavé dans la mare en publiant son livre consacré à son travail pendant huit ans à La Haye.
Elle accuse implicitement les dirigeants actuels (dont son premier ministre Hashim Thaçi) du Kosovo reconnu indépendant par la quasi totalité des démocraties occidentales d'avoir organisé un trafic d'organes sur des prisonniers serbes alors que les même démocraties venaient précisément les libérer du joug serbe. Bientôt dix ans après les faits, nous savons (enfin.... tous les gens sérieux, honnêtes et informés) savent que la propagande mise au point par les spins doctors de Bill Clinton et Tony Blair n'était que foutaises inventées pour mobiliser les opinions publiques derrière les bombardements de Belgrade. Nous savons notamment que ce ne sont pas 100 000 kosovars albanais qui ont été mis à mort par les milices serbes. On a retrouvé entre 2000 et 3000 morts dans les fameux charniers décrits à l'époque. Cela, la journaliste Elisabeth Lévy l'avait déjà révélé dans un article intitulé "l'insoutenable légèreté de l'information" dans la revue "Le Débat" moins d'un an après les faits. Cela lui avait valu d'être qualifiée de révisionniste par le journal "Le Monde". On sait aujourd'hui qu'elle n'était pas révisionniste mais qu'elle avait, elle, enquêté, au lieu de reprendre l'information pré-machée des spin doctors comme l'avait fait bêtement le grand journal (de référence !) du soir.
Carla Del Ponte n'est pas connue pour être particulièrement amie de la cause serbe. Alors, de deux choses l'une : Ou bien, Madame Del Ponte affabule. On serait alors en droit de se demander que vaut tout le travail qu'elle a effectué jusque là. Ou, plus certainement, elle dit la vérité. Et si c'est le cas, on est en droit de se poser deux questions. L'a t-on empêchée de mener ces investigations sur cet ignoble trafic d'organes ? La France sort-elle grandie d'avoir reconnu, qui plus est en violation du droit international, un Etat mafieux dirigé par des crapules mafieuses ?
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